INTERVIEW | CHRISTOPHE DEROO : MOTEURS, CAMERA & SAUCISSON


Désert de Mojave, Californie. 1998. Une étrange lumière apparaît dans le ciel. Sam est un commercial parcourant les zones reculées de l’état pour trouver des clients… qui ne semblent pas être chez eux. Son patron ne répond pas à ses appels téléphonique, idem pour sa femme malgré ses nombreux messages sur le répondeur. Une émission de radio diffuse de nombreux témoignages à propos d’un serial killer sévissant dans la région semble être son seul lien avec le monde civilisé. Voilà le topo de Sam Was Here, et parce que le film semble s’inspirer pleinement du jeu vidéo, nous sommes allés à la rencontre de son réalisateur, Christophe Deroo, pour confirmer, ou non, cette impression.

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Pazou : Salut Christophe ! Pour commencer, je voudrais savoir comment tu as découvert les jeux vidéo ? 

Christophe : Alors ça remonte à vieux moi je joue depuis que j’ai… 6 ans ? Le premier jeu auquel j’ai joué c’est Double Dragon, à l’époque quand il y avait des bornes d’arcade dans les bars [rires] mon oncle m’y emmenait. Il aimait bien faire son tiercé et il me payait à chaque fois une partie. Ça m’a immédiatement attiré et tout de suite parlé; à un moment je me rappelle j’avais une discussion avec mon oncle et je lui ai dit : « J’aimerais bien avoir ça à la maison ! », c’est là qu’il m’a appris qu’il existait des consoles de jeux vidéo et c’est comme ça que j’ai eu ma première console : la NES.

Christophe, le réalisateur de Sam Was Here
Christophe, le réalisateur de Sam Was Here

Pazou : Du coup, t’as joué à quoi sur NES ? Tu as pris Double Dragon ?

Christophe : Heu non j’ai acheté Double Dragon II sur NES ! [rires] en fait j’ai eu la console avec le pack Super Mario Bros que je ne connaissais absolument pas et j’ai accroché immédiatement, et voilà j’étais devenu accroc ! Par ailleurs, pour la petite anecdote, le jeu vidéo chez moi n’a jamais été tabou. Quand on a reçu la console, ma mère jouait, mon père jouait, mes sœurs aussi… Y’avait un truc un peu familial dans l’activité alors qu’on dit souvent que les jeux vidéo c’est « un truc d’attardé » où on s’y adonne seul dans son coin… bah c’est pas l’expérience que j’en ai eue au départ.

Le deuxième jeu que j’ai eu c’était Castlevania et je ne sais pas si tu t’en souviens, mais il y avait des trucs qui moi m’ont marqué. J’aimais beaucoup le cinéma (en parallèle, mon père m’avait fait découvrir le cinéma) et dans l’écran-titre tu avais les perfos de la pellicule. Le premier Catlevania était inspiré des vieux films d’horreur comme Dracula, la Momie, Dr Frankenstein… tous ces monstres-là. Il y avait déjà quelque chose de cinématographique à l’intérieur. De fil en aiguille, j’ai toujours pensé que le jeu vidéo avait un aspect, comme c’était un média émergent, assez créatif.

Pazou : Ça tombe bien je voulais savoir ce que tu préfères dans les jeux vidéo ? Quelles sont selon toi ses différences avec le cinéma ?

Christophe : Alors, je ne suis pas dans la catégorie des jeux à la David Cage où je me dis que les jeux doivent être une expérience narrative à tout prix, au contraire ! Le plaisir du jeu c’est ce que j’aime. Je les considère vraiment comme deux médias différents avec leurs spécificités bien propres :

  1. L’univers, pas forcément narratif, mais créatif de manière globale c’est-à-dire le design, les graphismes, l’ambiance sonore… Le gameplay fait partie de cette catégorie et il est pour moi dommage de dénaturer le jeu vidéo de ce qui l’est à la base. Comme je le dis souvent, le jeu vidéo est plus proche pour moi du Rubikscube que d’un film à la base.
  2. L’aspect créatif complètement débridé. On n’est pas tenu de tenir d’un bout à l’autre une narration (surtout dans les premiers jeux), mais des petites merveilles d’idées visuelles naissent. Dans ce sens, on peut se dire que le jeu vidéo peut inspirer le cinéma dans les trouvailles visuelles, l’extravagance qu’elle peut avoir.
  3. Le JV n’est pas codifié, il n’y a pas de limites. On peut avoir des productions très différentes les unes des autres. Parfois, on peut tomber sur une découverte optique et cette chose va m’inspirer une histoire/un personnage.

Mais, ce que je préfère dans le jeu c’est le fait de jouer.

Sam (Rusty Joiner) est seul tout
Sam (Rusty Joiner) est seul tout

P : En France rien que pour 2016, on a vu la sortie de Angry Birds Le Film (sic), Warcraft : Le commencement, Kingsglaive : FFXV et prochainement Assassin’s Creed. Que penses-tu des adaptations de jeux vidéo au cinéma ?

C : Personnellement, je n’en ai pas vu de bonnes. Je n’ai pas encore vu Warcraft, ça m’intéresse toujours de voir comment un médium en inspire un autre, mais la transition est toujours délicate. Le premier échec c’était quand même l’adaptation de Super Mario Bros au cinéma où… bon. [rires] Ça ne ressemblait pas du tout au jeu ! Après je peux comprendre que le scénario des Mario n’est pas facile à adapter, mais je pense qu’une bonne adaptation dépend du jeu tout simplement.

Je pense qu’Assassin’s Creed peut s’y prêter parce que c’est un jeu où l’aspect narratif est assez présent au-delà du gameplay. C’est-à-dire qu’il y a une volonté de raconter une histoire donc exit du gameplay on peut essayer de trouver une intrigue. En plus, c’est lié avec des faits historiques ! Portal on pourrait en faire un film aussi. Il y a une dimension et un univers travaillé, un scénario assez important. Portal est un exemple que j’aime bien, car sans trahir le fait que ce soit un jeu (c’est du pur gameplay), Valve arrive à nous raconter une histoire à travers ce gameplay et c’est ce qui intéressant, plus intéressant que quand c’est juste une cinématique. D’ailleurs sur Silent Hill, ton personnage, ta façon de jouer, la lourdeur des déplacements couplés à l’ambiance de la ville… tout ça crée le narratif. Un documentaire fait par FunTV montrait les coulisses de la création de Silent Hill 2; je trouvais ça hallucinant. Les développeurs expliquaient qu’ils travaillaient leurs personnages et la forme, l’aspect des monstres, car ils représentent un tel crime ou sentiment. C’est vraiment stimulant sur le plan créatif.

Après il y a des jeux comme Double Dragon ou Street Fighter adaptés… [rires] c’était quand même un peu dramatique. Il y a peut-être des jeux vidéo qui sont « trop » jeux vidéo pour en faire un film.

Monchichi veille au grain
Monchichi veille au grain

P : Pour aller sur Sam Was Here, je trouve que le film ressemble beaucoup à Rubber de Quentin Dupieux, notamment à cause du lieu de tournage (le désert de Mojave en Californie), mais aussi quelques passages absurdes. Selon moi, ça fait aussi penser à Silent Hill dans son atmosphère inquiétante… Avoue, c’est ta série de jeux préférée ?

C : Ma série de jeu préféré je ne sais pas, mais c’est celle qui m’a sans doute le plus marqué.

Déjà, elle m’a fait découvrir des émotions que je n’avais pas dans les autres. Généralement quand on parle d’émotion on pense à quelque chose qui « fait pleurer » mais pas que. Pour moi, l’énervement quand on n’arrive pas à battre un boss dans MEGAMAN c’est une émotion, etc. Et dans cette série, une certaine mélancolie se dégage, et pas que dans les scènes cinématiques ! Les développeurs ont bien ingurgité les références au cinéma (L’Échelle de Jacob, Hitchcock, David Lynch, Lovecraft, Psycho) et ce qui est fascinant c’est la façon dont ils les ont régurgité après ! Ce qui m’a aussi halluciné c’est que le personnage a un univers mental, j’avais trouvé ça très intéressant à l’époque. Y’avait quelque chose au-delà du cérébral quand j’y jouais, une dimension purement émotive. Il y avait des images fortes qui restaient et je me suis dit que cela pouvait s’avérer utile au cinéma. Après, je les fais à ma façon hein je ne sais pas si c’est réussi ou pas, mais, y’a clairement des clins d’œil aux jeux. Je ne m’en cache pas.

Christophe aux côtés du sosie de Jean-Vincent Placé : Hideo Kojima
Christophe aux côtés du sosie de Jean-Vincent Placé : Hideo Kojima

P : D’où vient ton inspiration pour Sam Was Here et dans ton travail en général ?

C : Moi à la base je ne voulais pas faire du cinéma, mais de la bande dessinée. Donc mon inspiration vient des arts graphiques, ça peut venir de la musique, des jeux vidéo et évidemment du cinéma. Ce qui est marrant avec les reviews et critiques qui sont tombés (qui sont plutôt cools !) c’est qu’on voit bien qu’ils ne voient pas tout le spectre d’influence que je peux avoir. Le cinéma en est une, mais le jeu vidéo aussi.

Pour moi, le jeu vidéo est un art à part entière. C’est un art qui englobe des influences diverses : on a de la photographie, de la musique, une réalisation, un gameplay… c’est vraiment dommage de ne pas profiter de ce médium et de se restreindre, parce que certains le qualifient de « débile. »

Le tournage a duré 14 jours, en plein désert
Le tournage a duré 14 jours, en plein désert

P : D’après toi, les critiques de cinéma jugent les films à travers un prisme ?

C : Par rapport à ce que tu m’expliquais aux références de Silent Hill, etc… le fait est que dans le monde du cinéma, ils ne sont pas très au fait des autres média comme inspiration. Pour moi Silent Hill est une référence, avec un grand R, mais il m’a beaucoup marqué parce que lui-même avait beaucoup de références du cinéma; donc ce n’est pas que pour le jeu vidéo ! Et le vrai vrai clin d’œil à Silent Hill 4 c’est la porte avec les chaines dehors. Je ne sais pas pourquoi cette image m’est restée gravée dans la tête. Plein de gens qui disent que SH4 est moyen bah bizarrement moi j’ai apprécié ! [rires]. Autre exemple: la scène du trou, le petit trou c’est Psycho [rires] mais le gros c’est Silent Hill 4, effectivement ! C’est marrant parce qu’il y avait des trucs comme ça qui m’ont inspiré dans le développement du script.

Fuck tha police
Fuck tha police

P : Quels autres jeux vidéo t’ont inspiré dans l’écriture du scénario et dans la réalisation ?

C : D’autres petits jeux d’horreurs m’ont inspirés c’est clair. Certes ils sont moins présents, mais dans la bizarrerie, dans l’étrangeté. Par exemple, Manhunt de Rockstar Games est une inspiration qui ne saute pas forcément aux yeux. Sam Was Here est une course poursuite par d’autres. Manhunt (Rockstar Games) est aussi un jeu qui m’a beaucoup marqué à l’époque parce que pareil il y a un mélange de gameplay qui devient narratif. Les développeurs ce sont clairement inspirés de John Carpenter (qui est un réalisateur que j’adore), car à un moment dans le Manhunt 2… Je ne sais pas si tu l’as fait ?

P : J’ai surtout fait le premier sur PS2, j’ai commencé le deuxième, mais je ne l’ai pas terminé (honte à moi).

C : D’accord. Bah y’a une vrille mentale du personnage dans les deux jeux. Une chose plus importante dans Manhunt 2 c’est que… Je vais peut-être spoiler, tant pis ! [rires]

SPOILER (sélectionnez le paragraphe pour lire et vous gâcher lol)

On joue deux personnages. On découvre qu’on joue un mec qui est fou et un gars qui est parti d’un asile. À la fin du jeu on se rend compte que ses deux personnages sont la même et unique personne qui a  subi à un moment de sa vie un lavage de cerveau qui fait que quand il un entends un son particulier, le gars devient une machine à tuer. D’ailleurs, au niveau du gameplay, c’est très bien amené : y’a un niveau où on essaie de s’échapper et il y a des enceintes qui essaient d’envoyer ledit son. Faut les détruire avant ce truc vous fasse vriller la tête.

SPOILER

Y’a un aspect sonore qui est présent dans Sam Was Here qui s’inspire un peu de ça. [NDR : La bande originale est composée par le duo Christine] Pour le côté absurde, car comme tu l’as dit ça t’a fait penser à Rubber, évidement, y’a un auteur de jeux vidéo que j’aime bien c’est Suda51. Ce gars-là a beaucoup de choses, beaucoup d’idées très psychiques, délirantes, notamment dans killer7. Quand je l’avais fait, ça m’avait retourné le cerveau. Dans la narration de l’histoire, il y a une limite entre réalité et imaginaire qui est très floue : on ne sait pas si ce qu’on fait est dans la tête des personnages ou dans la réalité. Pour moi, c’est une autre grande influence importante. Je sais que Suda51 est quelqu’un qui m’a marqué et je sais qu’un moment ou à un autre ça ressortira. Cet homme m’intéresse de une pour sa violence et pour cette limite qu’il a entre réalité et le fantastique.

D’ailleurs, j’ai un projet qui s’appelle Sunny Smile et l’influence première parmi tant de choses c’est Suda51.

Sunny Smile – Teaser from Christophe Deroo on Vimeo.

P : Ah ça sera inspiré de Flower, Sun and Rain [un des premiers jeux de Suda51] ?

C : Il y a celui-là, mais c’est l’ensemble de son œuvre qui m’intéresse chez lui. Il a fait des jeux qui sont bien, d’autres moins bien, mais killer7 m’a beaucoup marqué, No More Heroes j’avais beaucoup aimé et même Shadow of the Damned qu’il a fait avec…

P : Akira Yamaoka ?

C : Yamaoka pour les musiques, mais aussi le créateur de la série Resident Evil : Shinji Mikami ! Même s’il y a toujours des trucs à redire sur la réalisation, la finition, il y a toujours une folie créative qui m’inspire et qui me stimule. Lui-même puise dans des références cinématographiques comme moi. Dans une scène de No More Heroes, d’ailleurs on voit bien qu’il est pote avec Hideo Kojima, y’avait une scène cinématique assez longue (je ne sais plus si tu t’en souviens si c’est dans le premier ou le deuxième) et je m’en souviens je sortais de Metal Gear Solid 4 : Guns of the Patriots qui était particulièrement long, et à un moment t’as le personnage qui dit : « Bon aller on s’en fout ! » et met tout ça en accéléré ! [rires] Tu sens tous ces trucs assez marrants qui sont liés au cinéma dans un univers un peu punk que je trouve intéressant.

Ces gars-là me marquent beaucoup. Dans Sam Was Here c’est moins présent, mais y’a d’autres auteurs qui m’influencent, je pense à Eiji Aonuma, Shigeru Miyamoto… y’a des trucs.

Bizarrement, le jeu vidéo est au service d’un gameplay, mais les auteurs arrivent et portent une vraie réflexion sur la création d’univers qui peuvent être source d’influence comme peuvent l’être la littérature, la peinture, la photo etc… Je trouve ça cool.

Lights, camera, action!
Lights, camera, action!

P : Aujourd’hui, pour grossir le trait, il n’y a que des AAA qui sortent et des jeux vidéo indépendants. Entre les deux, il n’y a malheureusement plus grand-chose. Quel est ton avis sur l’industrie du jeu vidéo actuel ? Quel parallèle peux-tu faire avec l’industrie du cinéma en tant que réalisateur ?

C : Le parallèle est évident : les films hollywoodiens qui coutent 300 millions de dollars et les petits films indé avec un budget microscopique comme le mien. J’ai regardé ce qu’on considère comme un film à budget très très réduit : c’est en dessous de 200 000 euros. Avec Sam Was Here, on est encore en dessous ! [rires] on est vraiment au ras des pâquerettes !

Le problème avec le cinéma hollywoodien c’est qu’il vampirise un peu tout. En gros, on est que dans des extrêmes : soit très chers ou soit extraient fauchés. Le « milieu » disparait. Ce que retrouve dommage entre les AAA, et d’après ce que je vois, c’est que l’aspect création est de plus en plus lissé. En même temps, on ne peut pas trop en vouloir aux financiers vu que les jeux et films coutent tellement chers qu’il faut qu’ils soient rentables du coup ils doivent ratisser au plus large. C’est-à-dire que quand tu fais un film qu’il coute plus de 3 millions de dollars il est plus qu’évident qu’il faut que tu le rentabilises. Y’a quelqu’un qui te donne tout ça (un producteur) et il veut récupérer la somme investie. Et donc c’est la course markéting dans les salles pour qu’il y ait des entrées. C’est pareil pour le jeu vidéo. Les couts de développements sont pharaoniques qui ne sont pas loin du cinéma par exemple sur des projets comme GTA V il faut absolument que ça marche. Si ça ne marche pas, tout se casse la tête. Je trouve ça toujours dommage, car je trouve que créativement ça devient moins intéressant. Le problème c’est que ça freine la créativité sur les grosses productions. On est obligé de ratisser large, car qu’on le veuille ou non, tout le monde est là à ce dire que ouais c’est génial c’est créatif et tout, mais c’est moins payant. Les gens vont systématiquement vers quelque chose qui les « rassure. » Par exemple, Suda51 n’a jamais été un gars qui a travaillé avec beaucoup d’argent, la Silent Team pareil c’est une série qui est un peu oubliée bah avec Konami qui a… bon. [rires] Ce n’était pas des projets à grand budget d’ailleurs je me souviens le premier Silent Hill je l’ai découvert en démo avec Metal Gear Solid et je me suis dit : « waouh, mais c’est quoi cet univers ?! Il est ouf ! »

Les jeux indés savent se montrer très très très créatifs après… le problème c’est qu’il y a une profusion selon moi. Je ne sais plus où regarder, je ne sais plus où j’en suis et je t’avoue que j’ai du mal à suivre les sorties. Ce que je trouve intéressant, c’est que les jeux peuvent servir de « labo d’expérimentation » mais ce qui est dommage c’est qu’à cause de leur petit budget ça ne reste que cela. Ils ne peuvent pas aller au-delà. Je vois toujours passer des jeux indépendants aux idées originales, mais très très courtes ou des idées qui ont du mal à se renouveler, des choses comme ça. Le vrai danger c’est l’uniformisation de la création.

Christophe Deroo et Rusty Joiner
Christophe Deroo et Rusty Joiner

On entend souvent que « les gens veulent regarder/jouer à ça », mais on ne sait pas, on ne leur propose que ça. Je pense que c’est en leur montrant et en proposant des alternatives qu’on peut susciter l’envie au spectateur ou au joueur. J’prends le parallèle de la bibliothèque : il y a d’autres livres donc essayez d’autres auteurs. Peut-être que vous n’aimerez pas ! Mais le fait de le dire, de voir que ça existe permet de s’ouvrir à d’autres choses moins formatées. J’ai une anecdote d’ailleurs sur ma mère que les publicitaires pourraient l’appeler « la ménagère de soixante ans ». Elle regarde des trucs comme Joséphine Ange Gardien, des trucs comme ça. Un soir on était sur la 5 et il y a Arte qui se lance. Ce soir, c’est Mulholland Drive [NDLR : Réalisé par David Lynch sorti en 2001, considéré par la BBC comme le plus grand film du XXIe siècle, avis partagé par votre serviteur] qui passe. J’étais à mille lieues de me dire que ma mère allait regarder Mulholland Drive. Elle était fascinée par le film ! Elle m’avait posé plein de questions ! [rires]

Je me suis dit que le problème ce n’est pas que ma mère ne s’intéresse pas à ce cinéma c’est qu’en fait on ne lui propose pas. Ce n’est pas mis en avant, faut aller le chercher et c’est ça le problème avec les AAA… Les Assassin’s Creed, Call of Duty, tu sais quand ils sortent, t’as l’impression qu’il n’y a que ça qui sort et ça inonde tout le reste. Peut-être qu’à budget plus moyen on aurait plus de choix. Je crois au fait qu’il faut attiser la curiosité des gens. Le jeu vidéo c’est comme le cinéma dans ce sens : tu peux ne pas aimer un David Lynch, mais regardes-en un au moins une fois ! Peut-être que Suda51 ne te plaira pas, mais joue y une fois et tu verras ! Cela dit quand tu vois Lollipop Chainsaw tu sais qu’il sort de l’ordinaire ! [rires]

"J'veux laisser ma trace comme celle que j'laisse au fond d'mon slip mec"
« J’veux laisser ma trace comme celle que j’laisse au fond d’mon slip mec »

P : Même en indé ou seulement dans les jeux à plus gros budgets ?

C : Non en indé ça va ! Mais en général faut aller vraiment chercher faut vraiment avoir le temps pour ça le souci c’est que comme on bosse beaucoup avec Katya il faut avoir le temps d’aller chercher après. T’entends parler de ce qui pop, ce qui ressort un petit peu, mais je suis sûr qu’il y a plein de choses qui sortent et qui me sont passés sous le nez parce qu’on ne les présente pas assez, tout simplement. Ce qui est dommage c’est qu’il faut faire un travail de fossoyeur pour chercher la pépite ! [rires]

Sous ses airs cartoon, Zack & Wiki est pas si facile que ça
Sous ses airs cartoon, Zack & Wiki est pas si facile que ça

P : Qu’est-ce qui t’a marqué en jeux vidéo de cette génération ?

C : Je dois t’avouer que pas grand-chose ! J’ai du mal à m’emballer par ce qui sort maintenant. J’ai eu Dark Souls 3, Bloodborne que j’aime bien, mais je n’ai pas eu d’effet « wow » et bizarrement… je le vois arriver gros comme maison on va encore me traiter de Nsex, mais bon c’est comme ça : je me suis plus éclaté sur la Wii U, mais y’a eu très peu de jeux. Au final, je trouve que c’est pas mal de Nintendo soit outsider, car ils peuvent innover et de proposer des trucs. Tu peux ne pas aimer certes, mais au moins ils essayent d’être originaux dans le gameplay. Par exemple, j’ai beaucoup aimé le Silent Hill : Shaterred Memories sur Wii [NDR : Réalisé par Sam Barlow, l’homme derrière Her Story, j’en avait parlé juste ici]. Le gameplay asymétrique c’est génial, mais trop peu utilisé…

Clap!
Clap!

P : Ça rejoint un peu ce que tu as dit tout à l’heure : Nintendo essaie d’apporter avec ses machines de nouvelles manières de jouer mais ils n’arrivent pas à s’imposer comme avant sur le marché.

C : Le grand public n’en veut pas. Ils ont décrétés que c’est Call of Duty et « mon jeu de sport préféré » et c’est tout. Y’a des choses intéressantes ! D’ailleurs, j’aimerai faire un petit pied de nez aux testeurs de jeux vidéo : lorsque je lis d’un test qu’un jeu qui sort des sentiers battus et qu’il a eu une mauvaise note, je sens très bien qu’ils ne sont pas allés au bout de ce que proposait le jeu. Prenons un exemple, je fais de la batterie. Je peux te mettre une heure devant la batterie pendant une heure et tu peux me sortir : « C’est qui ce con qui a inventé ce truc-là ! J’y arrive pas ! » mais en fait au bout d’un moment, quand tu comprends le principe, c’est loin d’être con ! [rires]

Y’a certains jeux genre Child of Eden [de Tetsuya Mizuguchi] c’était pas inintéressant. Je trouve ça dommage que le marché bride la créativité des développeurs. Lorsque qu’un jeu tente d’être créatif bah cette créativité n’est pas récompensée : « Je n’y arrive pas donc c’est nul. »

Dans Sam Was Here, des gens sont venus me voir m’ont dit qu’ils ne comprennent pas tout et sont frustrés. J’peux comprendre qu’on ne comprenne pas tout mais de là à dire que c’est nul parce qu’on ne saisit pas tout c’est une sorte de limitation. Parce que si tu résonnes comme ça pour tout, quand on t’a appris la division au CE1… [rires]

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« – Alors tu vois là-bas, y’a des canards qui vont sortir, tu les shoot. Ok Rusty ? – klol »

D’ailleurs, dans les jeux vidéo c’est un peu pareil en fait ! Katya m’a fait découvrir un jeu… comment il s’appelait le jeu où ma sauvegarde a buggué ?

Katya : Oxenfree !

Christophe : Ah voilà ! Bah tu vois y’a un truc qui se dégage dans ce jeu ! Bon après ma sauvegarde à buggué ça me fout un peu les boules parce qu’il faut tout se retaper… !

Katya : Oh ça va t’étais au début…!

C : Non, mais je trouve pas mal qu’il y ait plein de gens qui se décarcassent à être créatifs, mais c’est toujours triste quand c’est fracassé sous les talons par un testeur où tu sens très bien qu’il n’est pas allé au bout du truc quoi. Dans Sam Was Here il y a aussi une critique des médias et d’internet très claire. Ça me désole cette mentalité des forums et du net en général. Comme je t’expliquais en amont je n’ai pas de présence sur internet, je n’existe pas. Je vais être hyper sincère : j’estime que tout ce que j’ai à dire tout le monde s’en fout. Je m’en fiche de l’avis de Robert de Marseille qui va m’expliquer que le jeu auquel je joue est une grosse merde par A+B. Je t’avoue que ça me passe au-dessus de la tête, mais d’une force ! [rires]

Je privilégie toujours l’expérimentation propre. Tiens bah Starfox Zero sur Wii U : il s’est fait dérouiller de partout. Pour moi, c’est un des jeux de l’année. Je m’en fous de ce que tout le monde tente de m’expliquer : j’ai pris un réel plaisir à y jouer… C’est finalement peut-être le ça le fond de Sam Was Here : Eddy propose aux gens de venir, d’appeler s’ils veulent balancer des petites piques machins dans son émission de radio. Tout ça cumulé crée une boule de haine. Parfois, tu te dis que c’est dommage car tout le monde reprend à cœur ce discours qui n’est pas forcément vérifié au départ et tu connais l’adage hein : « un mensonge répété mille fois devient une vérité » et c’est un peu ça le sous-texte dans mon film. Ce qui me semble être la bonne question à se poser dans Sam Was Here est : « Est-ce que vous dites est vrai ? »

Tu peux faire le parallèle sur tous les sujets possibles.

P : Un peu comme les idées reçues sur la PS Vita par exemple…

C : Exact ! Ce genre de petits mensonges a parfois des répercussions bien réelles. Je vais te raconter une histoire : une fois, on avait suivi des journalistes de jeux vidéo qui s’avéraient être, au final, des faux journalistes ! [rires] Une idée bien répandue est que la PS Vita n’a pas de jeux. Entendons-nous bien, pour moi « pas de jeux » ça veut dire que quand je rentre dans un magasin bah il y a rien dans au rayon PS Vita ! Ce n’est pas la même chose que de dire : « il n’y a pas de jeux qui m’intéresse » ce n’est pas la même chose ! Les mots sont importants ! Et le journaliste que j’avais suivi est allé au stand PS Vita. Il y avait 41 PS Vita présentées avec des jeux. Le gars fait son topo, il dit que voilà il est déçu car la Vita n’a pas de jeux. Je lui laisse faire son truc. Une fois le tournage terminé, je lui dis que quand même, en toute honnêteté, il est hyper gonflé de dire ça alors que je lui ai fait un cadre avec toutes les bornes. Dis qu’il n’y a pas de jeux qui t’intéressent, j’peux l’entendre ça. Mais dire qu’il n’y a pas de jeux, c’est faux.

C’est ça le sujet et le fond de Sam Was Here, les gens répètent l’opinion générale sans vérification derrière, sans revenir à la source. On peut en arriver à un point où les gens ne reconnaissent pas ce qu’ils voient, c’est la folie ! Quand les faits et les arguments valables manquent, certaines personnes mettent leurs valeurs en avant. Et la valeur c’est très personnel, ça ne veut pas dire que c’est vrai. J’observe et mets en exergue cette tendance qu’ont les médias de mettre dans le crâne ces idées qui ne sont pas vérifiées, alors que le travail primordial d’un journaliste est de vérifier l’information à la source.

L'équipe de tournage au complet qui ont dû loger dans un motel rempli de crackheads... stylé!
L’équipe de tournage au complet qui ont dû loger dans un motel rempli de crackheads… stylé!

P : C’est une super réponse ça ! [rires] j’rappelle que c’était la première projection de Sam Was Here à un public lors de l’Étrange Festival, c’est quoi la prochaine étape pour le film ?

C : Ouais c’était la première projection mondiale du film. Entretemps, nous avons pu passer à MOTELX sur Lisbonne (c’est un festival de film fantastique) où il a été très bien reçu aussi. On a plusieurs autres festivals qui arrivent on est en sélection officielle à Sitges en Catalogne près de Barcelone qui est le plus gros festival de films fantastiques Européen. C’est un peu flippant mais flatteur parce qu’on est en compétition avec des films qui ont coutés 7 à 8 millions d’euros… C’est-à-dire 100 fois plus cher que nous ! [rires] On est en compétition avec The Neon Demon et Dernier train pour Busan.

P : Ah ouais quand même !

C : Bah ouais ! [rires] Ça veut dire que le film est pris au sérieux et c’est gratifiant pour nous ! Soyons réalistes, je n’ai aucun espoir de gagner contre des pointures pareilles. On a voulu faire avec Katya un film de genre avec nos moyens et ça a été payant. On va ensuite être en festival à Turin, Torino Film Festival, et on en a aussi un autre en Belgique et puis on verra après dans le déroulement de l’année. On est en pour parler pour une distribution en France, deux producteurs sont peut-être intéressés. On verra ce que ça donne. Une petite distribution en salle ça sera vraiment la cerise sur le gâteau pour nous.

P : C’est votre but final j’imagine.

C : Au départ, on est parti comme ça on s’est dit qu’on va le faire notre maximum pour montrer ce qu’on sait faire et comme ça le film entrainera autre chose par la suite. C’est déjà beaucoup ce qu’on a : on a trouvé un vendeur, on est en festival… C’est plus que ce que j’espérais ! Je suis très content. Ça a crédibilisé le fait que je capable de mener à bien un film et donc d’autres personnes m’ont contacté : je suis déjà en développement de deux films pour l’année prochaine. Peut-être un troisième se projette en décembre, au Japon.

In the desert, you can't remember your name...
In the desert, you can’t remember your name…

P : Ça sera des extensions de tes courts-métrages comme pour Sam Was Here qui est la « forme finale » de Polaris c’est ça ?

C : En effet, Sam Was Here ressemble beaucoup à Polaris même si j’ai changé deux trois choses. Y’avait une affaire d’espace temps qui n’existe plus dans Sam Was Here.

Je risque d’être peu original à dire ça, mais faire des films de genre, en France, c’est très compliqué. Je ne sais pas ce qu’il se passe. Les financiers n’y croient pas. Ils préfèrent financer des drames sociaux ou des comédies… mais pas de films de genre. Si en plus je dis que mes influences proviennent en partie des jeux vidéo, ils y croient encore moins ! [rires]

On s’est dit que si on n’arrive pas à faire en France, voyons ailleurs. On a envoyé nos scripts à l’étranger et on nous a dit « C’est cool, vient faire ! » Au Japon, ça a bien réagi. On a fait un crowdfunding et on l’a financé. Le fait de tourner à l’extérieur n’est pas un dogme, ce n’est pas « j’n’aime pas la France ; j’n’aime pas la langue française » c’est juste une affaire de survie. Je veux faire ce boulot. Alors, soit je reste ici en sachant bien que c’est bouché et que je vais avoir un mal fou à y arriver ou soit je vais à l’étranger. Quand je vois que mon travail prend écho à l’étranger je me dis pourquoi pas.

Christophe et Katya partagent une impressionnante collection de jeux
Christophe et Katya partagent une impressionnante collection de jeux

P : À quoi tu joues en ce moment ?

C : J’ai pas trop le temps de jouer en ce moment mais les derniers jeux que j’ai saignés sont Starfox Zero et Dark Souls 3. Faut que je le termine d’ailleurs… Mais je reviens toujours à des trucs plus vieux. On a une borne d’arcade, je rejoue à Mario Kart… j’ai rejoué à un jeu Xbox 1 y’a pas longtemps ! Je reviens souvent aux jeux que j’ai bien aimés, qu’importe sa date de sortie. Ça peut aller de la NES jusqu’au jeu d’Éric Chahi que j’avais bien aimé, From Dust que j’avais trouvé cool. D’ailleurs, je l’aime bien Chahi, il a toujours une dimension artistique qui se dégage dans son travail… Mais pour être vraiment très précis, le dernier jeu que j’ai vraiment fait c’est Starfox Zero ! [rires]


Merci à Christophe et Katya pour leur accueil et surtout ce film qui est, pour moi, un des meilleurs thriller que j’ai pu voir. Maitrisé de bout en bout, Sam Was Here ne cède pas aux tendances et standards actuels. L’expérience est contemplative (les paysages désertiques,  la photographie soignée) et amène à la réflexion, à la discussion. Énorme surprise d’autant plus que c’est le premier long métrage de Christophe. Vu les sombres merdes que j’ai pu voir au cinéma ses dernières années, Sam Was Here mérite largement une sortie en salles… et le festival de Cannes. Ouais, comme les clips des deux frères des Tarterêts.

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Une réflexion sur “INTERVIEW | CHRISTOPHE DEROO : MOTEURS, CAMERA & SAUCISSON

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